TEKNIVAL FR

 


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­­Tout droit venues d’Angleterre, les free parties, des fêtes clandestines organisées dans des sites désaffectés ou des espaces en plein air, débarquent en France à la fin des années 80. Ces événements illégaux se développent considérablement au cours de la décennie à suivre, du fait de la répression importante des raves, fêtes Tekno se déroulant dans un cadre légal. L’interdiction des événements officiels entraine un retranchement dans l’illégalisme (Vix, 2004). Mais ces rassemblements libres sont à leur tour soumis à une répression policière. Ils commencent alors à se politiser et à être légiférés. Peu à peu, on voit apparaitre des événements contrôlés et supervisés par l’État.

Les free parties existent encore çà et là. Elles peinent à s’organiser, mais des mouvements perdurent et montent encore de petits événements libres. Ceux-ci restent à petite échelle et ne parviennent pas à rivaliser avec les ‘teufs’ du passé. L’époque des grands rassemblements libres est bien révolue. Mais son esprit n’a pas été enterré avec elle. Certains événements ont réussi, avec peine, à survivre, notamment le Teknival du 1er mai, rassemblement emblématique du mouvement free. Ce dernier a également suivi cette mouvance d’officialisation, remettant en question son appartenance à la culture libre. En mai 2015, il a eu lieu dans un aéroport militaire désaffecté près de Cambrai, dans le Nord de la France.

C’est à cet événement que nous nous sommes rendu, avec l’objectif de capturer des moments, des images, des instants et des témoignages. L’idée était avant tout de voir de l’intérieur cette manifestation peu connue. En effet, si le Teknival fait parfois parler de lui, c’est surtout négativement, par le biais des médias qui ne se privent pas d’en dégrader l’image. Il est souvent réduit à un supermarché de la drogue ou à un lieu de non-droit. Pourtant, la réalité est tout autre. Ce documentaire se veut être une réponse aux charges répétées contre ces événements, qui sont avant tout des lieux de création, de rencontre et d’émancipation collective.

Pour en comprendre l’essence, il faut avant tout s’imprégner du lieu. Les sound systems sont repartis de chaque côté de la piste de l’aéroport, une trentaine de murs de son, chacun de taille différente, et chacun produisant sa propre musique. Un grand nombre de style musicaux y sont représentés : drum n bass, trance, hardtek, hardcore, tribe, jungle… Certains collectifs, souvent les plus grands, cherchent la foule en se positionnant au centre du site ou en bout de piste. D’autres préfèrent s’excentrer, cherchant l’intimité plutôt que la masse. Il faut plusieurs minutes pour allez d’un bout à l’autre du site. Certaines personnes utilisent même des moyens de transport pour s’y déplacer : des vélos, des motos, des minis tracteurs, des caddies et d’autres constructions loufoques auxquelles il est difficile de donner un nom.

La population est hétérogène. Des gens venus de tous les horizons, brisant ainsi les vieux fantasmes voulant que les amateurs de Tekno soient tous semblables. La free party est parfois revendiquée comme un mouvement, mais elle ne se caractérise pas par son homogénéité. Elle n’est certainement pas portée par une seule et même voix, mais par une multitude. C’est tout simplement un melting pot d’amateurs de Tekno, de musique, de fête et de liberté. Si la free parties a effectivement ses propres codes et rites, si elle peut être apparentée à une sous-culture, comme l’anthropologie à pu le montrer (Pourtaud, 2009), la population du Teknival n’y répond pas forcement. Un noyau dur se retrouve dans certaines mœurs issues de la tradition marginale de la culture free, en prônant l’autogestion, en se rattachant à une idéologie proche de l’anarchie, en se revendiquant proche du nomadisme. Mais cela ne représente pas un ensemble. On peut même dire qu’il existe une certaine mixité sociale au sein de l’événement. Même sans chiffres et sans statistiques on peut facilement remarquer que tous ne viennent pas du même milieu. On voit autant de gens qui ont un travail, un appartement et une famille que de personnes qui naviguent entre la rue et les foyers d’hébergement.

L’engagement a une place toute particulière au centre du regroupement. Même sans que la population soit uniforme, on retrouve dans les discours des revendications communes, des messages qui sortent de cette masse. Les amateurs de Tekno ne sont pas seulement là pour faire la fête, ils défendent leur vision de la société. Ces messages sont tout d’abord relayés par des petits groupes engagés dans le mouvement free depuis plusieurs années. Mais il existe une autre forme de contestation plus discrète. Une contestation qu’on pourrait dire incertaine, car elle est tâtonnante. Elle ne se revendique d’aucune idéologie, d’aucun bord politique, ne se fonde sur aucune organisation. Mais les messages sont clairs et souvent unanimes. L’événement est traversé par des valeurs humanistes et collectives fortes. On y rejette toute forme d’ordre et de règles, toute forme de profit. On y défend le vivre ensemble, le respect des différences, le respect de la nature, une idéologie libertaire et anti-consumériste. « La Tekno c’est un état d’esprit, c’est une philosophie ».

Mais cette culture, c’est aussi celle d’un individualisme chronique. Le Teknival c’est aussi vouloir être seul avec soi même, penser à soi et se comporter comme on le sent, à l’image de l’individu rationnel ne pensant qu’à ses avantages propres. C’est un révélateur du déclin des appartenances à des groupes et de l’émergence des individus sujets et acteurs de la société. Cela va de pair avec une consommation de masse, que ce soit de boissons, de nourriture ou de drogues. En effet, on est dans une recherche de l’abondance, on ne manque de rien. On trouve et on consomme ce dont on a besoin quand on en a besoin. La drogue, pour en parler, on en voit beaucoup. Une présence massive de dealers au grand jour, aux yeux de tous, vendant leurs ‘prods’ comme au marché, à la crié. Mais concrètement il n’y en a pas plus qu’ailleurs que dans les clubs ou les soirées. C’est simplement qu’elle est assumée (Tessier, 2003). La consommation de produits fait partie de fête. Elle fait partie de cette perte de contrôle et de cette recherche de performance, de cette volonté de se surpasser. Et la drogue représente bien ce qu’est le Teknival : entre l’individualisme, où chacun recherche l’introspection, et une soif de collectif et de communauté.

On l’aura compris, aller au Teknival c’est surtout lâcher la pression, sortir du quotidien fait de stress, de peur et de règles. L’envie de liberté est bien sûr l’élément central du regroupement. « C’est le seul endroit où je peux m’exprimer sans craindre les lois ». Et justement, cette liberté est freinée par la transformation de la nature de l’événement. En effet, l’affaire du Teknival remonte tous les ans jusqu’au ministère de l’Intérieur. C’est le ministre lui-même qui donne le coup de baguette magique qui permet que l’événement ait lieu chaque année. C’est une véritable affaire d’État, faisant grincer des dents les élus locaux qui scandent leur souhait de maintenir l’ordre public. La décision d’officialiser le Teknival remonte aux années 2002-2003, suite à la juxtaposition de plusieurs facteurs. D’une part, l’État ne contrôlait plus la situation et n’avait pas les moyens de maintenir l’ordre, car le phénomène prenait une ampleur de plus en plus importante, certains événements réunissant des dizaines de milliers de personnes. D’autre part, les risques sanitaires devenaient trop importants (Lafargue de Grangeneuve, 2010). Enfin, l’État s’est rendu compte que l’interdiction de ces événements n’y changeait rien. D’autant que les raveurs étaient, à l’époque, dans une logique « jusqu’au-boutiste ». Ils ne voulaient pas de concession (Vix, 2004). Les événements avaient lieu, peu importe la répression imposée. Et les rendre légaux, c’était en quelque sorte un moyen de mieux les contrôler.

En parallèle de la politique de légalisation des fêtes Tekno s’est développé une approche dite de « réduction des risques ». Plus qu’une approche c’est une philosophie portée par des associations de santé publique, principalement Médecin du Monde. S’articulant étroitement avec des actions de préventions, son objectif est de limiter au maximum les risques liés aux pratiques se déroulant au sein des fêtes Tekno, principalement l’usage de drogues. L’idée de cette action est de proposer une présence de personnel médical et social sur les lieux des événements, d’informer et de proposer du matériel sécurisé et adéquat.

L’action de l’État a émergé dans un contexte particulier où les mouvements prônaient l’autogestion et où aucune organisation n’était apparente. Mais la situation a bien changé pour plusieurs raisons. D’une part, les politiques de réduction des risques se sont généralisées avec l’émergence de plusieurs associations qui sont présentes sur la grande majorité des événements, légaux ou illégaux. D’autre part, le milieu free a connu ce qui s’apparente à une scission, entre ceux ayant acceptés l’intervention de l’État, qui rentrent donc dans une logique de collaboration, et ceux revendiquant l’indépendance totale, qui se tournent vers des petits événements illégaux (Vix, 2004). Le Teknival n’accueil aujourd’hui qu’une population ayant accepté la collaboration, étant prête à négocier et à faire de concession. Plusieurs collectifs et associations organisés régionalement ou nationalement sont aux commandes. Ce sont eux qui font en sorte que l’événement ait lieu, au prix de longues négociations avec les pouvoirs publics. Ces membres des sound systems se sont professionnalisés et politisés (Pourtau, 2006). Ils sont, dorénavant, très loin de la gestion sauvage des premières heures de la Tekno.

Mais aujourd’hui encore, l’intervention de l’État s’apparente davantage à du contrôle qu’à du soutien, davantage à de la répression qu’à une main tendue. Une anecdote peut d’ailleurs en témoigner : le Teknival fait plus parler de lui au ministère de l’Intérieur qu’au ministère de la Culture (Lafargue de Grangeneuve, 2010), alors qu’aujourd’hui, la gestion des Teknivals est tout sauf chaotique. L’État ne laisse que peu de place à ces initiatives. Il contrôle, déresponsabilise et infantilise les amateurs de Tekno. Cette culture reste encore stigmatisée et marginalisée. Elle reste associée à des pratiques déviantes comme l’ont été nombre de courants musicaux bien avant elle.

Ce mouvement existe toujours. Il est un paradoxe en lui-même puisqu’il est à l’articulation de l’émancipation individuelle et du pouvoir collectif. Il garantit la liberté individuelle, la liberté d’entreprendre tout en restant attaché à un souci du collectif et du vivre ensemble. Il nous révèle que les individus rationnels ne sont pas forcement en rupture avec des valeurs, qu’une somme d’individus hétérogènes peut créer un tout homogène. Et il nous montre, enfin, que malgré l’action répressive de l’État, malgré l’absence de reconnaissance de la Tekno comme une musique, comme une pratique artistique, le rassemblement a encore lieu. Il est un révélateur de la force que représente un ensemble d’individus, quels que soient le pouvoir et la légitimité qu’on leur attribue.

Quand on se demande si le Teknival est encore une fête libre, la question n’est pas de savoir si l’organisation est toujours clandestine, illégale et indépendante, puisqu’évidemment, elle ne l’est plus. La question est de savoir si, malgré le déclin du collectif et l’avènement d’une ère individualiste, malgré le contrôle accru de l’événement par l’État, les valeurs de la Tekno peuvent encore exister. La question est de savoir si les amateurs de Tekno ont encore un pouvoir d’agir, encore des leviers pour faire vivre leur idéologie. Nous souhaitons mettre en débat la part d’incertitude de ces événements, comprendre si les acteurs conservent, en dépit de l’évolution de la société, en dépit d’un contexte contraint, des marges de manœuvre et des capacités d’actions permettant que le Teknival soit encore la fête libre.

Ce documentaire, « Teknival : la fête libre ? », se veut créateur de débat. Il ne prétend pas balayer la thématique de la fête libre, ni celle de la gestion étatique de la culture. Bien au contraire, l’ambition de ce court métrage est simplement de montrer à voir un événement, des points de vue, aussi subjectif qu’ils soient. Ce projet veut avant tout donner la parole à certains qui ne semblent pas l’avoir souvent. Et qui pourtant ont tant à dire.

L'article par Leonard Carolyne

Bibliography

Dupouy, S., “Rôle de la symbolique contestataire dans l'agrégation d'une culture jeune. Le cas des free-parties”, Sociétés, 4:90, 2005.

Lafargue de Grangeneuve, L., L’Etat face aux rave-parties. Les enjeux politiques du mouvement techno. Toulouse, Presse universitaire du Mirail, 2010.

Pourtau, L., “Les Membres de Sound System techno : du militantisme à la professionnalisation”, Volume !, 5:1, 2006.

Pourtau, L., Techno. Voyage au cœur des nouvelles communautés festives, Paris, éd. du CNRS, 2009.

Tessier Laurent, “Musiques et fêtes techno : l'exception franco-britannique des free parties.”, Revue française de sociologie 1:44, 2003.

Vix, C., “Fêtes libres ? Une histoire du mouvement techno en France (1989-2004)”, Vacarme 3:28, 2004.